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Christelle Tharaud : Connaître la colonisation est essentiel pour comprendre la France d’aujourd’hui.

jeudi 15 octobre 2020, par Christian Travers

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Dans un grand entretien avec Elise Lambert, sur France Info, Christelle Tharaud, historienne spécialiste de la colonisation, tente d’expliquer pourquoi il a fallu attendre soixante ans après les décolonisations pour sortir enfin du silence.

« Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. » Dans son Discours sur le colonialisme en 1950, l’écrivain et homme politique martiniquais Aimé Césaire dénonçait puissamment l’idéologie colonialiste européenne et accusait ses « maîtres » d’être incapables de regarder en face et de résoudre le « problème colonial » qu’ils avaient créé. Soixante-dix ans après cet écrit, après la fin des guerres d’indépendance, l’histoire de la colonisation française et les processus de décolonisation restent partiellement connus et étudiés.
Pourtant, les débats autour du passé colonial français se multiplient ces dernières années : appels à reconnaître les massacres et leurs victimes, restitution des œuvres d’art, déboulonnage de statues… Il faudra attendre 2017 pour qu’Emmanuel Macron soit le premier président français à qualifier la colonisation de « crime contre l’humanité » et à lancer, trois ans plus tard, une mission sur la mémoire de la colonisation et la guerre d’Algérie. Lors de son discours sur les « séparatismes », le 2 octobre dernier, il a évoqué les « traumatismes » du passé colonial, que la France n’a toujours pas « réglés ». Assiste-t-on à la fin d’un tabou ? Peut-on « réconcilier » les mémoires ? Franceinfo a interrogé Christelle Taraud, historienne spécialiste de la colonisation et des décolonisations. Elle a notamment publié Idées reçues sur la colonisation (Le Cavalier bleu, 2018).

Franceinfo : Tout d’abord, lorsque l’on parle de colonisation puis des décolonisations, de quelle période parle-t-on ?

Christelle Taraud  : La question coloniale en Europe remonte à la période dite des « Grandes explorations » à partir du XVe siècle, lorsque les premiers empires, portugais et espagnol pour l’essentiel, ont commencé à se constituer en Afrique et en Amérique. Mais aujourd’hui, dans le débat public, les personnalités politiques, les chercheurs, se réfèrent assez rarement à ces empires, sauf lorsqu’est évoqué l’histoire de l’esclavage, puisque la traite atlantique est le produit direct de ce partage du monde.
Maintenant, lorsqu’on parle de colonisations européennes, on se réfère surtout aux empires coloniaux qui ont été bâtis à partir du début du XIXe siècle, où l’on assiste à une occupation totale des territoires – ce qui n’était pas le cas dans les phases d’expansion coloniale précédentes – et on évoque presque exclusivement les empires français et anglais, alors qu’il y a aussi eu des empires portugais, néerlandais, belge ou allemand.

L’attitude de l’Etat français concernant la guerre d’Algérie a été celle de la terre brûlée.

Quant à « l’ère des indépendances », elle débute, officiellement, juste après la Seconde Guerre mondiale. Pour la France, elle démarre avec la guerre d’Indochine (1946-1954) et se termine avec la guerre du Cameroun (1955-1961) et la guerre d’Algérie (1954-1962). D’autres territoires, appelés dans le langage impérialiste « des confettis d’empire », ont obtenu leur indépendance bien après. Il faudra attendre 1977 pour Djibouti, et rappelons qu’il y a eu un référendum pour l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie cette année.

Après la fin des guerres d’indépendance, quelle a été l’attitude des dirigeants français vis-à-vis de ce passé colonial ?

Je pourrais la résumer en une formule lapidaire : glorification de l’œuvre, déni des crimes. La politique de l’État a été de mettre en avant les « bienfaits » de la « mission civilisatrice » française, tout en taisant les crimes. Juste après les accords d’Évian en 1962 [qui entérinent l’indépendance de l’Algérie] et jusqu’en 1982, l’État fait passer deux décrets et trois lois qui empêcheront toute poursuite concernant les crimes commis durant cette guerre. Ces textes ont imposé une chape de plomb sur tout ce qui a été réalisé par l’armée française en Algérie, mais aussi le rôle et les actions de l’Organisation de l’armée secrète (OAS). L’attitude de l’État français concernant la guerre d’Algérie a été celle de la terre brûlée.
Le début de la période dite postcoloniale se traduit également par toute une série d’assassinats de leaders indépendantistes. Je pense à Félix Moumié, grande figure de l’indépendance du Cameroun français, assassiné en 1960 à Genève, mais aussi à l’opposant marocain Mehdi Ben Barka, enlevé en plein Paris et probablement tué en région parisienne en 1965. Ou à l’affaire Maurice Audin, qui n’est toujours pas réglée. Sa veuve est morte en 2019 sans savoir où se trouve le corps de son époux et sans avoir pu lui donner une sépulture.
Cette politique plus néocoloniale que postcoloniale a aussi perduré sous d’autres formes, comme ce que l’on a appelé la « Françafrique » : un système d’interdépendances que la France a construit vis-a-vis de ses anciennes colonies d’Afrique subsaharienne dans le but d’y maintenir son pré carré.

Hormis la guerre d’Algérie, l’histoire des guerres et des massacres coloniaux (Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie en 1945, Haïphong au Vietnam en 1946…) est très peu connue, tout comme l’enrôlement de peuples colonisés dans l’armée française. Comment l’expliquer ?

Une nation a toujours plus de mal à parler des guerres ou des massacres qu’elle a commis que des choses bénéfiques qu’elle a apportées. Lors de la libération de Paris, le récit officiel est que la France continentale se libère par elle-même ; on en a exclu, de facto, tous les Français non blancs et/ou non chrétiens.
Tout cela a conduit, d’une part, à un « blanchiment » de l’armée française et, d’autre part, au déni des crimes coloniaux commis par cette institution. Celui de Thiaroye [en 1944, près de Dakar, l’armée française ouvre le feu sur des tirailleurs sénégalais qui réclament le paiement de leur solde] est l’une des plus grandes hontes de notre histoire contemporaine.
En dehors des silences pesants de l’État et de ses institutions, l’un des obstacles majeurs pour raconter ces événements est aussi l’accès aux archives. Concernant la guerre d’Algérie, mais aussi le génocide rwandais, il y a toujours des demandes, notamment issues de la communauté historienne, pour qu’un certain nombre de documents classés secret-défense soient rendus publics. Empêcher ou restreindre l’accès aux archives, c’est une autre façon d’être dans le déni. Pour d’autres endroits, comme le Cameroun, les sources ont été très majoritairement détruites, ce qui rend cette écriture encore plus compliquée et le rôle des témoins encore plus important qu’ailleurs.

Pour avoir accès à l’intégralité de l’entretien, suivre ce lien :
https://www.francetvinfo.fr/culture/patrimoine/histoire/grand-entretien-pourquoi-la-france-a-t-elle-du-mal-a-regarder-son-histoire-coloniale-en-face_4133107.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20201013-[lestitres-coldroite/titre4]

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